L'ancien moulin de Jehonhe                 (Page vue entre 1000 et 2000 x)


(   Rue de Jehonhé No 999 , village de   Le Burnontige , localité de   Ferrières, Entité de   Ferrières )

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Le Moulin du Manoir du Chat qui fume.


























           Pendant combien de siècles le vieux moulin a-t-il égayé de son tic tac le petit village de TCH'HONHE ?
          
           Nous disons bien Tch'honhé, car ce lieu-dit actuel du Burnontige a appartenu longtemps à la communauté d'Izier. Il passa définitivement à la commune de Ferrières en 1826, suite aux bouleversements de la révolution française. Nous pouvons revenir un jour sur ce sujet qui représente à lui seul un chapitre de l'histoire du Burnontige.
          
           Nous voudrions écrire l'histoire du bon vieux moulin disparu depuis peu et remplacé comme on le sait par une élégante construction.. Toutefois nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur un document qui jette quelque lumière sur le lointain passé du vieux moulin. Et surtout nous avons trouvé en la personne de Monsieur Julien Colin, le dernier meunier du Burnontige, un collaborateur empressé qui a bien voulu écrire à l'intention de notre petit journal ses souvenirs très nombreux et très intéressants. Qu'il veuille bien trouver ici l'expression de la reconnaissance de tous les lecteurs du Canard.
          
           Le document annoncé plus haut est le résultat d'une enquête ordonnée par le gouvernement en 1826 (rappelons, en passant, qu'à cette époque la Belgique et la Hollande réunies depuis 1815 formaient le Royaume des Pays-Bas sous le sceptre de Guillaume V d'Orange.)
          
           Voici, en respectant le style et 1'orthographe,la copie du rapport de l'administration communale.
          
           "Le moulin est situé sur le ruisseau de Gehonheid Le propriétaire est QUILES Henris, domicilié à
           Gehonheid, commune de Ferrières. Ce moulin n'existe sur la commune de Ferrières, que depuis le 20 mars dernier, époque que l'enclage de gehonheid a été remise à la commune de Ferrière, qui était ci-devant à celle d'yzier grand duché de Luxembourg. Ce moulin est très ancien, nous ne connaissons pas la date de sa construction, il n'a subi aucun changement.
           Certifié exact, sincère et véritable, par nous assesseur, suppléant le bourgemestre absent
          
           Etait signés: A.Massart
           Corbillion,assesseur et H.Widar,secrétaire.
           A ferrière,le 23 mai 1826. "
          
           Ainsi donc, en 1826,il y a 134 ans - le moulin était déjà considéré comme très ancien et nul ne connaissait sa date de construction.
          
           Nous passons maintenant la parole à monsieur Colin. Celui-ci émaille son texte de savoureuses notes personnelles ou folkloriques, voire poétiques qui en relève singulièrement l'intérêt.
          
           "A la naissance de GILSON Elise, le 22-4-1870, le moulin était la propriété de son père, François ou Joseph, je ne saurait le préciser. A cette époque, le moulin n'était pas situé où nous l'avons connu, mais bien dans le bâtiment en face qui appartient au même. Ce déplacement avait été décidé par feu Monsieur Gilson parce que le bief qui amenait 1'eau sur la roue du moulin enjambait le chemin et de ce fait barrait le chemin aux charrettes chargées de foin ou de récolte.
          
           M. Gilson est mort jeune encore si mes souvenirs sont exacts, car cela m'a été dit il y a plusieurs années. Il avait dans la quarantaine et aurait été frappé brusquement alors qu'il engrangeait son blé. Dans tous les cas, ni ma soeur, ni mon frère, ni moi,ne l'avons connu.
          
           Après le décès de M. Gilson, c'est son épouse Henriette KILESSE qui avait l'affaire en main. C'était une bien brave femme, je suis heureux de le souligner en passant, et c'est à partir de ce moment que divers meuniers se sont succédés au moulin du Burnontige, Henriette Kilesse que j'ai parfaitement connue est décédée en 1903 je pense. J'avais alors dix ans, et le jour de ses obsèques, comme j'étais enfant de choeur à St. Antoine , j'avais eu l'honneur pour cette pénible circonstance de servir la Sainte messe. Après l'Evangile, feu M. l'abbé Kerremans avait prononcé l'éloge funèbre de la défunte, un magnifique éloge qui malgré mon jeune âge m'avait profondément touché, je ne l'ai jamais oublié.
          
           Monsieur Colin continue en ces termes sa chronique sur le vieux moulin..
          
           Après le décès de Henriette Kilesse et à la suite du partage entre les enfants, le moulin était devenu la propriété de Sophie GILSON qui le conserva à ce titre jusqu'à sa mort en 1945. Celle-ci s'étant mariée à Jules BERNARD, c'est ce dernier qui avait exercé la profession de meunier jusqu'après la guerre 1914-18.
          
           Avant de parler des meuniers qui sont passés audit moulin, je voudrais placer ici une note folklorique. Il était d'usage, au temps que l'on appelle à présent la belle époque, que les meuniers parcourent le village avec une charrette attelée d'un ou de plusieurs chevaux, pour prendre à domicile les grains destinés à la mouture. Le travail accompli, ils les reconduisaient aux clients; c'est ce qui s'appelait : "TCHESSI MOUNEYE". Cette coutume a disparu avec la guerre 1914-18. Un chemin qui existe encore partait du moulin et aboutissait à la maison CADET en longeant les terres et Les bois du lieudit TCH'HONHE. Un meunier de l'époque dont j'ignore le nom, empruntait toujours ce chemin pour aller "tchessî mounêye". C'est pourquoi les personnes de ce temps-là avait appelé le chemin "II VOYE DES MOUNIS ", dénomination qui subsiste encore.
          
           Le plus ancien meunier connu se nommait "LI VI TCH'HAN". Je n'ai pu retrouver son nom véritable. Son successeur a été DELVENE que j'ai très bien connu. Avec mon frère nous étions des gamins et, le dimanche après-midi, nous nous rendions chez ce brave homme pour cirer ses souliers ! Et voilà qu'un certain dimanche, pour nous récompenser, il nous avait donné à chacun un ...cigare ! Etait-ce malice ? I1 nous avait aussi offert aussi, du feu... Nous nous étions cru obligés d'allumer le cigare et avions même poussé la docilité, ou l'audace, jusqu'à le fumer en entier ! ce qui devait arriver arriva. Le résultat fut un désastre: nous étions malades à rendre l'âme. En rentrant à la maison, pâles et défaits mon frère marchait le premier. Ma mère en le voyant dans cet état lui avait demandé : "qu'avez-vous ,Emile ? Il avait répondu : " Dji sos malâte ! " - " et vous Julien ? " " Dji sos come Emile ! ". J'avais tellement été dégouté de fumer que je n'ai recommencer à fumer qu'aux tranchées, en 1914-18.
          
           Après Mr DELVENNE, c'est feu Jules BERNARD, époux de Sophie GILSON qui occupa le moulin, et ce, jusqu'après la guerre 1914-18. Après la dite guerre, le moulin n'a plus été occupé que par intervalles, avec de longues périodes d'inactivité : le métier de meunier n'était plus rentable. Il est venu ensuite un meunier de Tohogne; je n'ai pu en connaître le nom ni pendant combien il est resté, pas plus que pour les autres d'ailleurs. Il me semble que Albert DEUM de Burnontige y est passé aussi; il faisait à ce moment commerce de grains. Après lui, c'est un nommé FOUARGE, et puis Mr TART qui avait quitté le moulin au printemps de 1941 pour aller remplir les mêmes fonctions au moulin de Harre. A partir de ce moment, le vieux moulin se trouvait sans meunier et la population de Burnontige et des environs se trouvait dans un grand embarras car il fallait aller loin pour faire moudre le grain. Et l'on était en pleine guerre avec son célèbre régime du ravitaillement !
          
           L'on était donc venu me demander de remettre en activité le vieux moulin. J'étais fort perplexe car je ne connaissais rien au métier. Mais devant l'insistance, j'avais demandé à feu Mr Arthur RENARD, ancien meunier de Hamoir, de bien vouloir m'initier; il avait eu la gentillesse d'accepter. C'est donc grâce à lui que j'avais appris à moudre et à affûter les pierres; et voilà qu'à' partir de 1941 j'étais devenu le ... dernier meunier de Burnontige. En y arrivant, j'avais trouvé mon ami Désiré COLLIGNON qui exerçait la profession de cordonnier dans les "salons" du premier étage. Tout de suite, avec ce bon camarade et la vieille Sophie, nous étions devenus le trio inséparable du vieux moulin que j'avais bientôt dénommé "Moulin du manoir du chat qui fume". Cette dénomination lui est restée jusqu'à la fin de la guerre et même après.
          
           Et un jour que j'avais fait le tour du propriétaire, si je puis m'exprimer ainsi, je composai une chanson en wallon dont voici le premier couplet :
          
           Dji va tchanter one pasquêye sol monastère,
           Dji vous dire li manwer dè chat qui fume.
           Il est situé à Tchonhé tot près delle Heyd.
           On l'riknohe al foumîr qui brotche po tôt costé.
          
           Par après j'avais institué la "Chronique du Blutoir" où tout le monde pouvait afficher de petits faits à la condition que ce fut toujours correct. Et les clients venaient se rendre compte des dernières nouvelles du "Blutoir". La vie se continuait ainsi du blutoir au trio avec de nombreuses anecdotes et de petites histoires que je ne citerai pas car ce serait trop long.
          
           Au mois d'avril 1943 mon ami Félix Poncelet, qui ne m'en voudra pas de le citer ici, était venu au moulin faire moudre son grain. Il était accompagné de Monsieur FAUCONNIER de Bruxelles pour qui j'ai toujours eu la plus grande estime. Ce brave Monsieur Fauconnier ne m'en voudra pas non plus de le citer, attendu qu'il a été un fidèle de la "Chronique du Blutoir".
          
           Pendant que j'effectuais la mouture, mon ami Félix se trouvait dans les "salons" du cordonnier et Monsieur Fauconnier, sans rien dire, prenait connaissance de la dite chronique. Et voilà que le 9 mai 1943, je recevais une grande enveloppe comme celles qui venaient des services de contrôle de douce mémoire ! J'eus l'agréable surprise de constater qu'il s'agissait d'un envoi de Monsieur Fauconnier destiné à la chronique, à Désiré et à moi-même.
          
           En voici une partie:
          
           Je vous présente Julien Collin
           Qui moud le grain avec prestige
           Au Chat qui fume, le vieux moulin
           Du beau village de Burnontige
           Tout en broyant le bon grain dur,
           Il professe la philosophie,
           Tout comme la Comtesse de Ségur,
           Il conte les malheurs de Sophie.
          
           Par un phénomène contrastant,
           Au rez-de-chaussée, blanc do farine,
           Succède un étage présentant
           L'aspect d'une galerie de mine
           Chez Collin, symphonie en blanc;
           Chez Désiré, teinte de cirage.
           Le chat qui fume est troublant:
           Noir et blanc y font bon ménage.
          
           C'était beau; nous étions heureux, et j'avais répondu par ce qui suit, sur l'air du "tra deri déra".
          
           Moulin du Chat qui fume le 9 mai à midi,
           Le meunier sans soucis fronça ses blancs sourcils
           Car il venait d'avoir des mains du brave facteur
           Un pli qui ressemblait à ceux des contrôleurs.
          
           C'est encore des sanctions, pensa le grand Collin
           Mais sans peur et sans reproche, il saisit 1'parchemin
           Croyant prendre connaissance des dernières nouveautés
           Qui prescrivent à tout le monde de faire KK sans manger.
          
           Quand le moulin de Sophie se sera tu pour toujours,
           Et que nous pourrons vivre, d'heureux et plus beaux jours
           Que nous pourrons chanter : vive la liberté !
           Nous boirons un bien tassé avec Monsieur Fauconnier.
          
           A ce moment, mon ami Désiré ne connaissant pas encore M.Fauconnier. Un jour, celui-ci était de nouveau au moulin et Désiré chantait précisément la chanson qui précède.
          
           Quelque temps après, il recevait ,une chanson dont voici deux couplets. Mais avant de le transcrire, je crois utile de signaler que les dames et demoiselles qui apportaient des chaussures en réparation demandaient toujours Désiré; c'est pourquoi j'avais placé au bas de l'escalier un avis rédigé comme suit "Pour Désiré le chemin des dames".
          
           Et voici les deux couplets :
          
           J'ai chanté au dernier printemps
           Le blanc meunier du Burnontige.
           En cet automne, j'en fait autant
           Pour son ami l'homme de la tige.
           Qui donc est-il ? Vous le saurez
           Quand je dirai, la chose est sûre,
           II n'y a pas deux Désiré
           Pour vous retaper vos chaussures.
          
           Suivez tout droit 1'avis posé
           Pour Désiré le chemin des Dames;
           Vous arriverez chez le "beau frèzé"
           Oui des demoiselles trouble l'âme.
           Quand une donzelle a le temps long,
           Chez Désiré plein de malice,
           Un bon coup fait trembler le plafond :
           C'est Collin qui fait la police.
          
           Et la vie continuait "Au chat qui fume" où l'on entretenait le moral. N'en avait-on pas besoin dans les pénibles circonstances que l'on traversait ? Mais voilà qu'au mois de décembre 1944, 1'offensive Von Runstedt remettait tout en question après la courte période de délivrance. Brusquement nous étions forcés, par ordre des américains, de partir en évacuation. A notre retour, j'avais demandé à notre ami de ses nouvelles. Il me répondait par les couplets suivants :
          
           Profitant d'un épais brouillard,
           Un jour de décembre, à l'aurore,
           Von Runstedt lança ses gaillards
           Pour faire le coup du Doriphore.
           Hitler lui dit: "Voici mon voeu:
           Je veux relever mon prestige.
           Pour la nouvelle année, je veux
           Le vieux moulin du Burnontige.
          
           Bousculant les Américains
           Jusqu'aux confins de la Famenne,
           Ils foncèrent, les brutes de Germains
           Ravageant notre belle Ardenne.
           Leurs mains se tendaient pour cueillir
           Comme une fleur sur sa tige
           L'endroit où il fait bon vieillir,
           Le vieux moulin du Burnontige.
          
           Nous étions arrivés en 1945.C'était la fin de la grande tourmente. On jouissait de la délivrance, d'autant plus qu'on avait retrouvé le triple zéro : la farine blanche ! En fin d'année, j'adressai a Monsieur Fauconnier,sous forme de chanson, mes meilleurs vœux pour l'an nouveau. Il me répondit bientôt par les couplets que voici:
          
           Ce Jour, ma femme toute joyeuse,
           Prenant un petit air nalin
           Me dit: "J'ai des nouvelles heureuses.
           Devine ! elles viennent d'un vieux noulin"
           Ainsi, vous meunier, et vous cordonnier,
           Au seuil de cette année nouvelle,
           Vous avez chanté un couplet
           Au touriste qui vient de Bruxelles
           Deux fois l'an chez Félix Poncelet.
          
           Vous me voyez donc très perplexe.
           La plume plongée dans l'encrier,
           La bouche en accent circonflexe
           Que faut-il pour vous remercier ?
           Un simple carton n'est pas de bon ton
           Allons-y ! Taquinons la muse.
           Bonne année aux deux compagnons
           Dont la bonne humeur tant m'amuse
           Bonne année Colin-Collignon.
          
           Et le vieux moulin poursuivait sa tâche, cahin caha, ne se doutant guère, le pauvre ! que sa fin était toute proche. En effet, dans le courant de mars 1946, 1e pignon de la roue à eau se brisa. Ce fut la mort du vieux moulin.
           Ce jour-là, il se tut pour toujours ...
          
           En apprenant la triste nouvelle, notre ami rédigea sa dernière chanson, une complainte qui peut se chanter sur l'air de : "Dans un grenier qu'on est bien à vingt an."
          
           Je me reporte quatre cinq ans en arrière.
           La première fois que j'entrais au manoir,
           Je ne pensais plus que nous étions en guerre,
           Car j'avais lu la chronique du Blutoir
           Les rires fusaient du sous-sol à l'étage.
           On s'amusait comme des gosses pour un rien.
           Mais à présent on a tourné la page,
           Vous me manquez, mon cher Julien Colin(Bis)
          
           Le yieux moulin a fini la carrière
           Que vous aviez apprise sur le tard.
           Et je suis sûr que la-bas à Ferrières,
           A certain jour vous avez le cafard.
           Je suis pareil, et, par les soirs tranquilles,
           Je rêve souvent à votre vieux moulin.
           Quand au printemps, le merle lancera ses trilles
           Vous me manquerez, mon cher Colin(Bis)
          
           Ici se termine, sur une note de regret la chronique de Monsieur Colin. On comprendra ce sentiment. Et nous voyons en pensée "le dernier meunier du Burnontige" quittant avec tristesse son vieux moulin qui lui laisse tant de souvenirs. A notre tour, nous lui adressons quelques vers tirés de "Li mwert di l'âbe" de Henri Simon.
          
           L'ome a compris, rataque si vôye èt, mâgré lu,
           Ritape a tôt côp bon sès-ouy, la, vès l'crèstê :
           C'est qu'i r'sint d'vintrinm'mint li r'grèt qu'on-z-a de piède
           Ine saqwè qui v's-at'nève, -qu'on n'riveûrè may pu.
          
           ERPE - Le Canard 1960
          
          
          
          
          
          
          
          
          
          
          
          
          





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